Entretien 1, Jeanne Morrannier
Entretien 1, Jeanne Morrannier
MV Le décès de votre fils a ouvert un nouveau chapitre de votre vie. Avant son départ, étiez-vous croyante ? Vous étiez-vous déjà un peu intéressée aux problèmes de la survie ?
JM Non, pas du tout. J’étais plutôt incroyante. Je ne niais pas systématiquement l’existence de Dieu, mais je ne pouvais pas non plus l’affirmer. Quand mon fils est décédé, j’ai beaucoup pensé à ceux qui ont foi en la vie éternelle. Mais je n’aurais pu me baser que sur des preuves indiscutables pour les suivre.
Comment a-t-il commencé à se manifester à vous après son décès ? Dans quelle mesure étiez-vous sûre d’avoir affaire à lui ?
Tout a commencé à bouger dans mon appartement quelques mois après sa disparition. Sans bruit, les bibelots changeaient de place sur les meubles, les feuilles des plantes vertes se mettaient à bouger, puis j’ai entendu des coups discrets sur le piano et sur les cloisons. Mes deux filles m’ont peu après, téléphoné pour me dire qu’il se passait, chez elles, des choses très étranges : appareils ménagers débranchés, bruits de vaisselle cassée, déplacement d’un lit de bébé, et autres phénomènes inattendus. Nous avons cherché à comprendre. II n’y avait que deux hypothèses possibles, ou bien tout provenait de nous-mêmes, ou bien la thèse spirite était juste les « esprits » peuvent se manifester pour prouver leur survivance. J’ai hésité longtemps, jusqu’au jour où j’ai entendu très nettement la serrure de ma porte d’entrée se fermer seule et sans clef. J’ai eu la certitude, ce jour-là, que Georges était vivant et cherchait à nous le prouver. C’est par la suite, quand j’ai commencé à écrire sous sa dictée, que j’ai pu être certaine d’avoir affaire à lui.
La mort, le suicide d’un fils représente pour chaque mère une épreuve terrible. À la lumière de ce que vous avez partagé avec lui depuis lors, avez-vous l’impression que les sentiments qui vous unissent à lui sont beaucoup plus forts aujourd’hui et qu’à la limite, vous avez pu être choisie pour ce rôle ?
Nos disparus sont beaucoup plus près de nous qu’ils ne l’étaient pendant leur vie terrestre. C’est une constante que l’on retrouve dans de nombreux messages de l’Au-delà « Nous vous aimons davantage. » Je n’ai jamais été une mère exclusive. J’aime mon fils comme je l’ai toujours aimé, en respectant sa personnalité et son indépendance, même à travers ce voile qui, malgré tout, nous sépare. Mais je veux bien croire que le lien qui l’unit à nous, son père, ses sœurs et moi, est plus fort qu’autrefois. Tout simplement parce que la vie, dans l’Invisible, est basée sur l’amour que l’on sait donner. Il est normal que nous répondions à son affection.
Ai-je été choisie pour ce rôle ? Tout était prévu depuis sa naissance, m’a-t-il dit, et même depuis la mienne. Je préfère ne pas l’avoir su à l’avance… D’autres mères ont ainsi communiqué avec leurs fils. Je pense à Mesdames Monnier et de Jouvenel. Cela fait partie du destin.
Le suicide demeure condamné par l’Église, mais il existe plusieurs formes de suicide, entre le suicide prémédité, lucide, et celui, hagard, qui résulte d’une dépression ou d’un moment d’égarement. Comment caractérisez-vous celui de votre fils et avez-vous l’impression qu’il en a tiré les leçons ?
Oui, l’Église condamne le suicide et elle a raison. Mais je dois préciser que les suicidés ne vont pas en enfer. Ils sont au contraire entourés de beaucoup de compréhension et même de soins attentifs. Le suicide est une anomalie du comportement, puisque nous naissons tous avec un instinct de conservation très puissant, qui doit nous conduire au bout de notre chemin. Une personne qui se suicide est une personne malade. Le monde invisible l’a parfaitement compris
Mon fils pratiquait sans contrôle un yoga spirituel, le raja yoga ou yoga royal. Cette imprudence l’a conduit à une dépression psychique profonde qu’il a essayé de soigner. Mais la rentrée universitaire approchait. Ne se sentant pas la force de reprendre son rôle d’assistant, il a demandé à démissionner et s’est suicidé le 13 septembre 1973. Son geste fut prémédité. Il y pensait depuis le mois de juillet, mais sans trouver la force de passer à l’acte. Il restait donc lucide. C’est l’échéance de la rentrée qui a emporté sa décision. Je n’ai rien pu empêcher, ce fut une souffrance atroce. Tout raisonnement logique est impuissant devant une dépression, qu’elle soit nerveuse ou psychique.
Depuis l’Au-delà, il m’a dit qu’il s’est senti d’abord très heureux d’avoir réussi à quitter la terre, mais ensuite, en constatant notre souffrance, il a vécu longtemps perturbé par de très profonds remords. Il a compris alors que l’Église a raison. On ne doit pas se tuer volontairement.
Les communications qu’il vous a dictées au fil de vos livres sont en général empreintes d’un caractère scientifique, témoin de sa formation. Peut-on néanmoins être sûr que, même là où il se trouve, il ne soit pas en mesure de se tromper ?
C’est peut-être possible. Mais il prend toujours soin de préciser s’il affirme ou s’il doute. Il ne faut pas s’illusionner : personne ne sait tout dans l’Au-delà. L’erreur est donc prévisible, il le sait. Ce que je crois surtout, c’est que l’erreur, si erreur il y a, provient plutôt de moi, de mon interprétation. Ce que mon fils me demande de faire n’est pas facile. Je dois capter mentalement sa pensée. Je n’entends pas de mots ni de phrases. C’est une communication mentale, il impose sa pensée à la mienne. Si mon attention se relâche, je peux mal interpréter ce qu’il veut m’expliquer. Or, quand il s’agit d’explications scientifiques, vous pouvez juger de la difficulté de la tâche. Je fais ce que je peux, je ne suis qu’un scribe, dévoué mais très limité.
Votre dialogue, par-delà la mort, avec votre fils, constitue une aventure exceptionnelle, mais sans doute assez rare. - Doit-elle rester rare ? - Ce dialogue avec les désincarnés est-il à la portée de tous ? Est-il même à encourager ? - Existe-t-il des procédés autres que l’écriture automatique pour entrer en relation avec les désincarnés ? - Tous les désincarnés peuvent-ils entrer en contact avec nous autres, habitants du monde terrestre ?
J’aimerais que ces dialogues par-delà la mort ne soient pas aussi rares. Nous aurions, mon fils et moi, beaucoup moins de mal à démontrer la survivance de l’âme. Ils existent, nous ne sommes pas les seuls à communiquer ainsi. Malheureusement il y a relativement peu de dialogues valables et probants. L’action des désincarnés sérieux est gênée par la prolifération de publications fantaisistes qui n’encouragent pas les sceptiques à envisager une survie possible.
Le dialogue avec les désincarnés sera à la portée de tous dans de nombreux millénaires. Pour le moment, il est dangereux et j’ai vu tellement d’accidents que je ne le recommande pas. Il y faut une très grande prudence, parce que l’Au-delà n’est pas peuplé que d’êtres recommandables.
On peut entrer en relation avec les désincarnés par l’écriture automatique, par l’écriture intuitive, par les tables « parlantes », par le oui-ja ou le verre divinatoire. Je n’entrerai pas dans le détail, parce qu’il faut laisser tout cela aux médiums qui peuvent en prendre le risque. Si l’on n’est pas protégé depuis l’Invisible, c’est l’accident.
Chaque désincarné peut, à sa façon, communiquer avec les habitants du monde terrestre, mais beaucoup s’abstiennent parce que notre monde moderne n’est pas prêt, il en est même très loin.
Comment peut-on être persuadé de l’authenticité du « correspondant » ainsi que de celle de la « conversation » ?
Les psychiatres qui parlent d’hallucination ou de dédoublement de la personnalité n’ont pas systématiquement tort. II existe des psychoses profondes qui entraînent des visions ou des auditions tout à fait anormales. Mais il est tout de même facile de distinguer un psychotique, d’un être sain et équilibré qui dit entendre des voix ou qui remarque autour de lui des personnages invisibles pour les autres. L’objectivité fait partie de la science.
Un correspondant invisible et sérieux se fait toujours reconnaître. C’est même son souci majeur. Il donne son nom, il raconte sa vie ou sa mort, il cherche toujours à fournir des preuves de son authenticité. Attention à ceux qui se font passer pour Socrate, Louis XIV ou Napoléon. Ce sont des fantaisistes qu’il faut écarter. C’est justement par la conversation que l’on peut juger du sérieux de l’interlocuteur. Il y faut un esprit critique très sûr.
La réincarnation, dont Georges paraît être un fervent adepte, est-elle inéluctable ?
Elle est inéluctable et je le regrette beaucoup. Apprendre que la vie continue après ce que nous appelons la mort, fut pour moi une excellente nouvelle. Apprendre qu’il nous fallait revenir plusieurs fois sur la terre fut une grande déception. Des millions d’êtres humains croient à la réincarnation, il faut bien qu’il y ait là quelque chose d’exact. Je me suis fait une raison, surtout parce que Georges affirme que le nombre de nos existences terrestres est beaucoup plus restreint que ne le pense l’Orient.
(décembre 1987)